Vaccins Covid-19: l'espacement des doses fait débat

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Paris (AFP)

Espacer les doses de vaccin contre le Covid-19 de six semaines au lieu de trois ou quatre: cette démarche a été validée par les autorités sanitaires dans l'espoir de vacciner plus de monde, mais des médecins la contestent en craignant qu'elle nuise à l'efficacité de la vaccination.

La Haute autorité de santé (HAS) a préconisé samedi "d'élargir à 6 semaines le délai entre 2 doses de vaccin" au lieu de 3 et 4 semaines respectivement pour les deux déjà disponibles en France, ceux de Pfizer/BioNTech et Moderna.

L'objectif est "de protéger plus vite un plus grand nombre de personnes à risque d'hospitalisation ou de décès", alors qu'on dispose d'un nombre limité de doses en raison d'un "approvisionnement progressif".

Le raisonnement est le suivant: allonger les délais permet d'augmenter le nombre de premières injections, en utilisant des doses initialement prévues pour la deuxième. "Espacer les deux doses permettrait de vacciner au moins 700.000 personnes de plus le premier mois", assure la HAS.

L'Agence du médicament (ANSM) avait elle aussi jugé le 7 janvier qu'allonger l'intervalle à 6 semaines puvait "être envisagé".

Deux jours avant, c'est l'OMS qui était arrivée à la même conclusion, en soulignant que cela devait être motivé par des "circonstances exceptionnelles" (épidémie qui flambe et contraintes d'approvisionnement).

Le Royaume-Uni est allé encore plus loin en se donnant la possibilité d'espacer les doses de douze semaines.

Pourtant, toucher à ce fameux intervalle est loin de faire consensus.

- Niveau de protection -

"Personnellement je ne suis pas pour l'agrandissement de ce délai", a assuré dimanche l'infectiologue Karine Lacombe.

"Après une seule dose, on n'a pas atteint un niveau de protection suffisant pour ne pas être infecté, et si on espace trop les doses, il se peut qu'on n'atteigne jamais ce niveau suffisant d'anticorps pour être protégés", a-t-elle argumenté au Grand Jury LCI/RTL/Le Figaro.

Selon un article publié le 22 janvier par la revue médicale BMJ, de premiers bilans de la campagne de vaccination en Israël laissent craindre que la protection conférée par la première dose soit inférieure à ce qu'avaient montré les essais cliniques (33% contre 52%), en tout cas pour les plus de 60 ans.

"Il faut maintenir les délais de 3 semaines pour Pfizer et 4 pour Moderna", a insisté lundi sur Twitter le néphrologue Gilbert Deray, selon qui "l'espacement des doses au-delà des délais recommandés à la suite des essais de phase 3 n'a pas de rationalité scientifique solide".

Ces délais ont été fixés par les fabricants, et c'est sur cette base que se sont déroulés les essais menés sur des dizaines de milliers de volontaires, grâce auxquels les vaccins ont été autorisés (on appelle cela la phase 3).

"L'efficacité et la sécurité du vaccin n'ont pas été évaluées pour d'autres calendriers de dosage", ont d'ailleurs souligné début janvier BioNTech et Pfizer.

- "Apprentis sorciers" -

Les instances favorables à l'allongement du délai ont toutefois fait valoir que chez certains volontaires de la phase 3, la seconde dose du vaccin Pfizer avait été administrée dans une fourchette de 19 à 42 jours après la première. Mais ces cas sont marginaux.

"98% des participants à l'essai de Pfizer/BioNTech et 92% des participants à celui de Moderna ont reçu les deux doses à respectivement 3 et 4 semaines d'écart", a relevé l'Agence américaine des médicaments (FDA) dans un communiqué début janvier.

La FDA s'était alors prononcée contre un allongement du délai entre les doses: "Procéder à de tels changements sans qu'ils soient étayés par les preuves scientifiques adéquates pourrait être contre-productif pour la santé publique".

En France, l'Académie de médecine a mis en garde contre deux conséquences possibles d'un tel allongement.

D'abord, le fait d'avoir un vaste nombre de personnes seulement partiellement protégées pourrait offrir "un terrain favorable" à l'émergence de nouveaux variants du coronavirus "échappant à l'immunité induite par la vaccination".

Ensuite, une protection imparfaite pourrait dans certains cas aboutir à aggraver l'infection au lieu de la bloquer, par l'intermédiaire d'un type d'anticorps appelés "anticorps facilitants", prévient l'Académie de médecine.

"On peut arrêter de jouer aux apprentis sorciers?", a plaidé lundi sur Twitter le cardiologue Florian Zores, membre du collectif de médecins Du côté de la science.

"L'évidence des protocoles (doit) parfois être adaptée à l'urgence des situations", a au contraire estimé le généticien Axel Kahn dans un billet publié sur son site.