Vendée Globe: Jean Le Cam, marin "insupportable mais génial"

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Les Sables-d'Olonne (France) (AFP)

Sa peau burinée, sa chevelure bouclée noire, son franc-parler et son talent fou sur l'eau: à 61 ans, Jean Le Cam est un sacré marin, revenu vidé mais en héros de son quatrième Vendée Globe achevé après un sauvetage épique, qui a marqué à jamais l'histoire de la course au large.

"Ce Vendée Globe est très particulier. Et alors moi, j’ai tout fait ! Sur ce Vendée Globe, je les ai tous fait. J’ai fait Kevin (Escoffier), sauvetage, débarquement sur le bateau militaire, le J2 (voile) en bas. Là je crois que j’ai collectionné grave", avait lancé à l'AFP le doyen de la course à quelques jours de l'arrivée.

Jeudi soir, le navigateur, qui s'est aguerri dans ses jeunes années aux côtés d'Eric Tabarly, a bouclé son quatrième Vendée Globe, épuisé comme jamais, après 81 jours de course pour se classer quatrième à bord de son bateau d'ancienne génération (Yes We Cam !).

"Jean est un garçon qui est insupportable mais qui est génial", dit affectueusement à l'AFP Jacqueline Tabarly, sa "marraine" de coeur depuis de longues années.

"Je me souviens de lui sur le temps qu'il a passé avec Eric (Tabarly), mais aussi quand il a volé de ses propres ailes. C'était un peu un de mes fils", poursuit-elle.

Avec son caractère tranché, ses coups de gueule, ses bons mots qui amusent et sonnent juste, Jean Le Cam a émerveillé le grand public - jusqu'au président de la République Emmanuel Macron - lors de ce Vendée Globe.

- Le bon vin et la bonne chair -

Depuis quarante ans, il écume les mers et prépare ses bateaux lui-même, en enchaînant des journées de douze heures sept jours sur sept à bricoler sur sa machine, se débattant avec son petit budget de 800.000 euros.

Sa préparation à lui, c'est quarante ans de navigation intense en compétition. Pas de coach, ni de préparateur mental, et encore moins de diététicien.

"C'est pas sa nature", glisse à l'AFP sa femme, Anne, qu'il a appelée chaque jour depuis le départ. "Il boit son petit coup de rouge. Il aime le bon vin, la bonne chair. C'est ses antidépresseurs".

Après avoir terminé deuxième du Vendée Globe en 2004, le marin breton est revenu plusieurs fois sur la course autour du monde en solitaire (5e en 2012 et 6e en 2016), mais jamais, au grand jamais, il n'aura vécu une course aussi extraordinaire, en jouant d'abord les premiers rôles pour ensuite endosser le costume de super héros.

Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, il s'est dérouté pour porter secours à Kevin Escoffier, réfugié sur son radeau de survie après que son bateau se fut brisé en deux. Le Cam aura mis onze heures dans une mer déchaînée pour le sauver.

"Cet épisode avec Kevin l'a beaucoup déboussolé, il était vraiment dans une lancée très compétition. Ca l'a cassé dans sa course, il ne se posait pas de question, il était aux avant-postes, c’était assez jubilatoire, personne n'aurait parié un kopeck sur Le Cam", raconte Anne Le Cam.

- Faire rêver -

"Là, il passe sur un plan complètement humain. En ajoutant une fatigue physique intense, parce qu'il était extrêmement choqué, il m'a appelée, il pleurait parce qu'il ne le retrouvait plus alors qu'il l'avait vu. Il a changé complètement de mode à ce moment-là", se souvient sa femme.

Les deux hommes, qui ne se connaissaient pas vraiment, ont cohabité durant une semaine dans un espace exigu avant qu'une frégate de la Marine Nationale ne vienne récupérer Escoffier.

"Comme il dit, d'un coup tu le rejettes à l'eau. C'est un choc énorme. La détresse qu'on voyait sur son visage quand il a lâché Kevin, c'était horrible, c'était triste", souffle Anne Le Cam.

Cet épisode a marqué les esprits en France, qui se sont pris de passion pour le héros de la mer, qui lui est à mille lieues de cet engouement sur terre.

"Non, je ne mesure pas. Nous on est dans notre +boîte+, et il faut qu’on fasse avancer notre +boîte+ le plus vite possible. Tant mieux si les gens, je leur donne quelque chose qui les fait aller mieux, qui les fait rêver. C’est pour ça que je fais le Vendée Globe, pas que pour moi. C’est pour ceux qui suivent", rétorque le navigateur passionné de musique, avec un coup de coeur pour "L'aigle noir" de Barbara.