Des clowns, des paillettes et la police: à Avignon, l'opération "théâtres ouverts" empêchée

Avignon (AFP) –

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"On était prêts, le public était là, et rien ne se passe": en combinaison pailletée sur la scène du théâtre de l'Oulle à Avignon, l'actrice Alice Benoit est émue. En pleine crise sanitaire, une opération symbolique "théâtres ouverts" a été interrompue par la police.

C'aurait dû être "une rencontre, un moment d'émotion entre un très beau spectacle et le public", après des mois de fermeture à cause de la crise sanitaire due au Covid-19, selon les mots de Laurent Rochut, directeur artistique de la Factory, réseau de lieux dédiés à la pratique et à la représentation des arts vivants à Avignon.

C'est à son appel qu'une quarantaine de théâtres en France, dont neuf à Avignon, devaient participer samedi à la manifestation qui consistait, pendant une heure seulement, à ouvrir les portes des salles aux spectateurs pour leur permettre d'assister à de courtes représentations.

Malgré une pluie battante, dans la petite rue du théâtre de L'Oulle, plusieurs dizaines de personnes, détrempées mais joyeuses, attendaient l'ouverture des portes au son d'une guitare, entonnant en choeur "Foule sentimentale" d'Alain Souchon ou encore "Say yeah".

Mais rapidement, cinq policiers viennent se poster à l'entrée du théâtre. "On ne se faisait pas trop d'illusion", admet Laurent Rochut, qui estime que "c'était un jeu du chat et de la souris entre les autorités et nous, à partir du moment où nous avons médiatisé l'événement".

Les comédiens de la compagnie Les Lucioles, de Compiègne (Oise), passent une tête par la porte pour remercier le public de s'être déplacé: "Vous êtes touchants, merci!", lance une actrice. Une clown juchée sur des échasses, munie d'un énorme marteau en mousse, provoque des sourires malgré la pluie et l'échec de la manifestation.

Parmi eux, Odile Duperret, professeure d'anglais, est venue "par solidarité, conviction et amour du spectacle". Claude Polian, retraitée de 83 ans, renchérit: "on est allés au cinéma l'Utopia à Avignon entre les deux confinements, il y avait toutes les mesures de sécurité, les masques, les distances, alors que quand on va au supermarché les gens sont à touche-touche".

- "Ca redonne de l'énergie" -

Dans la salle de théâtre, tout était prêt pour accueillir les spectateurs, avec un siège de distance entre chacun. Les techniciens rangent, las, le matériel déployé pour la représentation. Sur scène, les acteurs sont assis, maquillés, costumés, le regard dans le vide.

Malgré la déception de ne pas avoir pu jouer, Alice Benoit, actrice, est heureuse d'avoir vu le public: "Ca redonne de l'énergie de les voir, de voir qu'il y a des gens qui nous attendent, dehors".

Elle n'a pas joué depuis un an --"et je m'attends à ne pas rejouer encore un an, c'est dur parfois de se lever le matin, les théâtres appellent les uns après les autres pour reporter les dates prévues", confie-t-elle.

Laurent Rochut alerte sur "une extinction de masse" de "toutes ces compagnies qui ne se relèveront pas, qui vont mourir car le système avec lequel le gouvernement les soutient n'est pas adapté à la situation".

"La plupart ne vont pas rejouer avant l'été (...) il faut que le gouvernement change sa façon d'indemniser les compagnies, sur la base des contrats qu'elles ont signés et qui ont été annulés", demande-t-il.

Le 16 janvier déjà, plusieurs centaines de personnes avaient manifesté devant le Palais des Papes d'Avignon pour demander la réouverture des lieux culturels.

Le prochain Festival international de théâtre d'Avignon devrait avoir lieu du 5 au 25 juillet. Capitale du théâtre chaque mois de juillet, la Cité des Papes avait été privée en 2020 de ses 150.000 visiteurs amateurs des arts de la scène, en raison de l'épidémie de Covid-19. A la place, le Festival s'était réinventé en "semaine d'art" fin octobre, qui avait elle-même dû être écourtée en raison du deuxième confinement.