Avec Tokyo dans le viseur, la première et seule boxeuse d'Albanie "brise les tabous"

La boxeuse albanaise Elsidita Selaj, lors d'une séance d'entraînement, le 21 janvier 2021 à Shkodra
La boxeuse albanaise Elsidita Selaj, lors d'une séance d'entraînement, le 21 janvier 2021 à Shkodra Gent SHKULLAKU AFP
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Shkodër (Albanie) (AFP)

Avant de devenir la première et seule boxeuse d'Albanie, Elsidita Selaj a dû cogner fort contre les réticences de sa famille et les discriminations patriarcales. Mais elle a réalisé sa passion et rêve aujourd'hui des Jeux olympiques.

Elle n'avait que 15 ans quand elle s'est présentée tous les jours après l'école à la salle de boxe de Shköder, sa ville du nord de ce petit pays des Balkans, pour supplier qu'on lui enseigne un sport considéré comme l'apanage des hommes.

Avant, "la boxe était pour moi un amour impossible, inimaginable mais grâce à ma détermination, c'est devenu un amour possible qui m'appartient entièrement", dit à l'AFP la jeune femme brune.

En cette journée d'hiver, elle tape dans un sac de frappe avec celui qui a longtemps refusé d'être son coach, Jetmir Kuçi, 43 ans, neuf fois champion d'Albanie.

Il ne voulait pas prendre de femme dans ce pays où les rôles des uns et des unes sont bien déterminés et où la boxe fut interdite à tous dans les années 1960 par le défunt dictateur Enver Hoxha qui la jugeait "trop violente".

"C'était très difficile d'accepter en pensant au jugement des gens", raconte Jetmir Kuçi. Il avoue avoir cédé en imaginant qu'Elsidita lâcherait vite l'affaire, car "ce sport demande de grands sacrifices".

- "Très fiers" -

Mais il s'est trompé. La famille de la jeune femme, ultra-réticente au début, s'est également rangée à sa cause.

"Mes parents avaient très peur, mais mon grand amour pour la boxe les a convaincus peu à peu et maintenant que j'ai réussi, ils sont très fiers et complètement sûrs", explique-t-elle.

Car son talent est vite récompensé. En 2017, elle remporte la médaille de bronze dans un tournoi de jeunes des Balkans, suivie, en 2018, par l'argent aux Championnats d'Europe juniors. En 2019, elle monte sur la troisième marche du podium des Championnat d'Europe des moins de 22 ans.

A présent, elle a les JO de Tokyo (23 juillet-8 août) en ligne de mire, pour lesquels il lui faudra cependant décrocher au printemps sa qualification.

Les places pour le Japon seront très chères mais elle y croit. "Le but de tout sportif, pas seulement le mien, ce sont les JO".

Son entraîneur estime lui que le report des JO d'un an pour cause de pandémie "peut jouer en sa faveur, car cela lui a donné plus de temps". Et si ce n'est pas le Japon, il y aura toujours Paris en 2024, dit-il.

Tous sont derrière elle, à commencer par les instances sportives et les autorités locales qui lui versent une allocation mensuelle de 490 euros dans un pays où le salaire moyen est de 420 euros.

- "L'amour de ma vie"-

"Je suis prêt à travailler jour et nuit pour que ma fille soit un jour championne du monde, pour moi et tous les Albanais", lance son père Luan Selaj, ouvrier du bâtiment qui a trois autres enfants.

En attendant, la boxeuse a "brisé les tabous pour nous tous", déclare son coach. L'Albanie compte plus 1.100 amoureux de la boxe, dont environ 300 participent aux compétitions nationales et internationales, selon la fédération albanaise.

Mais pas d'autre fille dans leurs rangs si bien qu'elle "s'entraîne avec des garçons", souligne Enea Kovaçi, responsable de la Fédération.

Ertan Kraja, 16 ans, qui lui aussi veut faire partie de l'élite de son pays, l'affronte régulièrement.

"Au début, j'avais peur de la frapper trop fort mais vu sa force, ses capacités, je me suis habitué, c'est comme lutter contre un homme", dit l'adolescent.

Sa grand-mère Kimete Bashaj, 64 ans, devenue fan de boxe au point qu'elle regarde désormais les principaux combats qui ont lieu à travers le monde, aimerait bien malgré tout voir sa petite-fille "à côté de son bien-aimé, en robe de mariée, encore plus belle avec toutes ses médailles".

Elsidita prévient toutefois: "la boxe restera l'amour de ma vie".