L'Afrique pour formation, éviter de démolir, clés du duo Lacaton-Vassal

New York (AFP) –

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Le prix Pritzker, parfois surnommé "Nobel" de l'architecture, a récompensé mardi deux Français, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, passés maîtres dans l'art de concevoir des logements spacieux et modulables à prix abordables.

Comment est née leur philosophie? Comment contrôler les coûts? Quelques éléments de réponses fournis par les deux architectes, partenaires dans le travail comme dans la vie, dans une interview à l'AFP.

- D'où vient cette devise d'une architecture abordable, la plus spacieuse possible?

"Juste après (avoir obtenu) le diplôme d'architecture, je suis parti cinq ans travailler au Niger, et Anne est venue me rejoindre très souvent", explique Jean-Philippe Vassal. "C'était comme une deuxième école, car dans ce pays très pauvre, c'était extraordinaire de voir la poésie et la façon maligne, inventive, avec aucune ressource, de fabriquer quelque chose, par les habitants, leur grande générosité et leur hospitalité, et les paysages aussi...

Ça nous a énormément influencés: quand on a presque rien, comment on fait pour malgré tout faire quelque chose pour garder le moral, pour être positif…

On a essayé de transplanter cet enseignement en Europe: comment travailler avec les complexités, les problèmes, partir de quelque chose qui ne va pas, et transformer en quelque chose qui va.

Par exemple, ne plus se concentrer sur la façade des immeubles en disant, +C'est des grandes barres grises au loin+, et en réalité, en allant dans les appartements, voir qu'il y a des milliers de logements que chaque personne essaie d'aménager, de décorer jour après jour, avec beaucoup d'amour et de passion."

- Y a-t-il des matériaux miracles pour y arriver?

"Non. Ce qui est important, c'est de mettre le moins de matériaux possible pour produire le plus d'espace possible", dit M. Vassal. "On a vu ça avec les +Case Study houses+ (des maisons individuelles à l'esthétique innovante, mais bon marché, construites entre 1946 et 1965 sur la côte ouest des États-Unis, ndlr): c'était quelques poteaux en métal, un toit-terrasse par-dessus, et des baies vitrées qui assuraient la transparence..."

"Ce qui fait le coût, c'est la complication", souligne Anne Lacaton. "Si on cherche à simplifier les choses, à regarder comment rationaliser l'usage, c'est ça qui crée l'économie (...) Il y a aussi une classification dans certains esprits entre de beaux matériaux nobles et d'autres qui le sont moins. Pour nous, cette classification n'existe pas, ce qui importe c'est la générosité".

-Pourquoi préférer +transformer+ plutôt que construire du neuf?

"Notre conviction, c'est que c'est totalement stupide aujourd'hui, quand on parle de développement durable, d'écologie, de commencer par démolir," dit Jean-Philippe Vassal. "Il y a une telle crise du logement, un tel +mal logement+, pour nous il est évident qu'il faut ajouter, transformer (...). Avec l'existant, on peut développer ses ambitions au maximum en étant le plus économique et le plus écologique possible."

"L'effort à faire pour +ajouter+ est bien moindre que pour construire neuf, plus grand. Ce sont des opportunités très intéressantes pour essayer de débloquer ce problème de logement qui ne fait que s'aggraver", abonde Anne Lacaton.

"La tendance aujourd'hui, avec le coût énorme des terrains dans les villes, c'est d'essayer de faire passer ce discours qu'au fond, les logements devraient être tout petits, parce qu'on a tellement de services à côté, on n'est jamais chez soi... Mais pour la plupart des gens, des familles, le logement, c'est ce qu'ils ont de plus précieux. La pandémie a rendu ça encore plus visible, mais c'est un problème qui ne fait que s'aggraver depuis pas mal d'années.

On a pu voir, dans les immeubles où on a fait des transformations, des situations familiales extrêmement tendues, parce que l'espace lui-même était trop contraint... Quand on arrive à desserrer ça, à donner plus d'espace à chacun, les situations se détendent, les gens deviennent créatifs, plus ouverts, ils invitent les voisins, ils invitent les copains des enfants... C'est horrible de penser que ce n'est pas si compliqué, alors pourquoi ne le fait-on pas?"