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Assassinat d'un physicien nucléaire à Téhéran : la faible marge de manœuvre pour une riposte iranienne

Les funérailles de Mohsen Fakhrizadeh à Téhéran, le 30 novembre 2020.
Les funérailles de Mohsen Fakhrizadeh à Téhéran, le 30 novembre 2020. © AFP / Ministère iranien de la Défense
Texte par : Bahar MAKOOI
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9 mn

Une riposte militaire à l'assassinat du spécialiste du nucléaire Mohsen Fakhrizadeh, imputé à Israël, risquerait de mettre à mal le retour à un processus de négociation entre Téhéran et Washington. Des voix s'élèvent même en Iran pour interdire les visites des inspecteurs de l'AIEA. D'autres appellent à frapper Israël. 

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"Souvenez-vous de ce nom", avait lâché Benjamin Netanyahu en référence à Mohsen Fakhrizadeh devant la presse en mai 2018. Le Premier ministre israélien avait alors réuni une foule de journalistes pour dévoiler le contenu de milliers de documents liés au programme nucléaire iranien, dérobés par le Mossad dans un entrepôt en Iran, dont des écrits mentionnant le nom du scientifique iranien. C’est ce même homme qui a été assassiné le 27 novembre dans son véhicule à Téhéran

Ces documents indiquent "clairement pourquoi le Mossad le voulait mort", affirme le journaliste israélien Ronen Bergman dans le quotidien Yediot Aharonot. À la fin de son ouvrage, cet auteur de l'enquête à succès "Rise and Kill first" sur "l'histoire secrète des assassinats ciblés par Israël", évoquait déjà le cas de Mohsen Fakhrizadeh en ces mots : "Les Iraniens ont pris conscience que quelqu'un tuait leurs scientifiques et ont commencé à les protéger attentivement, en particulier le chef du projet d'armements, Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le cerveau du programme" nucléaire".

La marque du Mossad

Pour le Parlement iranien les coupables sont désignés. Un communiqué signé par les députés a qualifié ce meurtre d’acte de "terrorisme et de sabotage" d'Israël et des États-Unis. Pour l’heure aucune déclaration officielle de la Maison Blanche ni de l’État hébreu ne prouve qu’Israël est bien le commanditaire de la mort de Mohsen Fakhrizadeh. Mais Téhéran affirmait lundi que son éminent physicien nucléaire avait été victime d'une opération "complexe avec un recours à du matériel électronique" impliquant des moyens "complètement nouveaux" et en a accusé le Mossad, les services secrets israéliens. “La responsabilité d'Israël paraît logique”, analyse Thierry Coville, spécialiste de l’Iran joint par France 24. “Le gouvernement israélien cherche à empêcher une discussion possible entre l’Iran et les États-Unis. L’élection de Joe Biden devrait apaiser, voire normaliser, les relations avec Téhéran, ce qui n’est pas du goût d'Israël". 

Mohsen Fakhrizadeh fait partie de ces hommes pratiquement inconnus accédant à une notoriété posthume. On en sait peu sur lui mais une chose est sûre : il était important pour l'Iran. Son assassinat porte à six au moins le nombre de scientifiques liés à la recherche nucléaire victimes d'attentats ciblés depuis 2007. 

La politique de la retenue a porté ses fruits

Face à cet affront de plus, Téhéran serait-il prêt à riposter, au risque de compromettre ses liens avec la future administration Biden ? Rien n’est moins sûr. Promettant une vengeance "en temps et en heure", le président modéré Hassan Rohani a fait preuve de prudence dans ses déclarations au lendemain de l’assassinat du scientifique, évitant ainsi de malmener encore un peu plus un accord sur le nucléaire.  

Mais nombre d'ultraconservateurs iraniens, dont le Parlement dominé par les cette branche politique, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils appellent à bannir d'Iran les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), chargées d'inspecter les activités iraniennes sensibles, conformément à l'accord international sur le nucléaire conclu en 2015. "Non seulement nous interdirons leurs visites, mais aussi leurs entretiens avec des experts ou des scientifiques", a ainsi déclaré le député Mahmoud Nabavian à l'agence Tasnim. Selon lui, Mohsen Fakhrizadeh a pu être "identifié" par "l'ennemi", soit par du "travail de renseignements", soit par des "entretiens" qu'il aurait pu donner à l'AIEA, et il faut "couper toutes les voies" permettant que des scientifiques iraniens puissent être pris pour cible. C’est toutefois le Conseil suprême de la sécurité nationale qui a la haute main sur les décisions relatives au dossier nucléaire. 

“Expulser les inspecteurs de l’AIEA reviendrait à sortir de l’accord. Or, l’Iran ne prendrait pas ce risque à quelques semaines de la prise de pouvoir de Joe Biden”, affirme Thierry Coville. “Jusqu’ici leur politique de l’attente a porté ses fruits. Ils ont patienté jusqu’à la levée de l’embargo de l’ONU sur l’achat d'armes et d'équipements militaires lourds et elle a eu lieu en octobre. Puis ils ont attendu l’élection américaine de novembre qui s’est soldée en leur faveur avec l’éviction de Donald Trump”.

L'Iran n'est pas en mesure de répondre par les armes

En Iran, d’autres voix plus radicales encore que le Parlement, ont appelé à bombarder le port israélien de Haïfa en réaction à l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh. Dans un violent éditorial, le journal ultraconservateur Kayhan a appelé à "détruire totalement ses infrastructures" et à faire de nombreux morts s'il est "prouvé" qu'Israël est derrière la mort du scientifique iranien. “C’est le point de vue de ceux qui sont encore plus radicaux que le Guide suprême”, précise Thierry Coville, pour qui cette position est minoritaire chez les ultraconservateurs. “L’Iran est en situation de crise économique, à cela s’ajoute la crise du Covid-19. L’État veut éviter une guerre frontale avec Israël et avec son allié américain, car ils savent qu’ils ne feront pas le poids au niveau de leur force conventionnelle".

Plusieurs spécialistes s’accordent à dire que la mort de Mohsen Fakhrizadeh ne va pas freiner le programme nucléaire iranien. “L’objectif est avant tout géopolitique : susciter tellement de colère en Iran chez les plus durs, que des négociations à venir avec Washington n’en seront que plus compliquées”, souligne Thierry Coville. Côté américain, difficile de savoir si l’administration de Donald Trump était au courant de l’opération. “On ne sait pas très bien ce que les États-Unis pouvaient savoir à l'avance, mais les deux nations [Israël et les États-Unis] sont les plus proches alliés et partagent depuis longtemps des renseignements sur l'Iran, qu'Israël considère comme sa menace la plus puissante”, a indiqué un responsable américain au New York Times. Aussi l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh pourrait justement avoir été conçu comme un cadeau empoisonné de Donald Trump à destination de son successeur à la Maison Blanche. 

Le président américain n’a pas caché d’ailleurs sa volonté de continuer à mettre “la pression maximum” sur un Iran à bout de souffle économiquement. Donald Trump avait demandé à ses principaux conseillers, le 12 novembre, s'il avait des options pour bombarder l’un des sites nucléaires iraniens dans les semaines à venir et ces derniers l’en avaient dissuadé.

Avec AFP

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