Confinement au Liban : à Tripoli, des manifestants à bout basculent dans la violence

Des manifestants fuient les bombes lacrymogènes lors d'une manifestation contre la détérioration des conditions de vie et les mesures strictes de confinement, à Tripoli, dans le nord du Liban, le 28 janvier 2021.
Des manifestants fuient les bombes lacrymogènes lors d'une manifestation contre la détérioration des conditions de vie et les mesures strictes de confinement, à Tripoli, dans le nord du Liban, le 28 janvier 2021. © Hussein Malla, AP
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Vidéo par : Zenia ANTONIOS
9 mn

"Mourir du Covid-19 ou mourir de faim." À Tripoli, dans le nord du Liban, le confinement et la pauvreté attisent la colère. Jeudi, un homme de 29 ans est mort après les violents heurts de la veille entre forces de l’ordre et manifestants excédés par les restrictions sanitaires.

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La tension va crescendo à Tripoli, deuxième ville du Liban et "capitale" du Nord, où mercredi, pour le troisième jour consécutif, de violents heurts nocturnes ont opposé les forces de l’ordre à des manifestants excédés par les mesures de confinement et leurs difficiles conditions de vie, aggravées par les restrictions sanitaires.

Un homme âgé de 29 ans est décédé, jeudi 28 janvier, des suites de ses blessures par balle, et plus de 220 personnes ont été blessées dans les affrontements, durant lesquels des manifestants ont attaqué le sérail de la cité côtière, le siège du gouvernorat du Nord. Des protestataires ont mis le feu à l'entrée d'un bâtiment de la police, avant d’être dispersés par les forces de l'ordre et l'armée libanaise.

De leur côté, les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont fait état de neuf blessés dans leurs rangs, dont un dans un état grave, alors que les manifestations ont repris ce jeudi, en début d'après-midi.

Une ville "au bord de l’implosion"

Baptisée la "mariée de la révolution", en raison de la forte mobilisation de sa population durant la contestation populaire contre la classe politique entamée en octobre 2019, la cité portuaire à majorité sunnite est l’une des villes les plus pauvres du pays du Cèdre.

À l’instar du reste du territoire libanais, Tripoli est soumise, depuis le 14 janvier, et jusqu’au 8 février, à un confinement très strict incluant un couvre-feu 24 heures sur 24, réclamé par les soignants qui font face à une progression exponentielle des cas de Covid-19, alors que le système hospitalier est déjà saturé.

Même si le taux moyen du respect du confinement s’élève à 90 % sur l’ensemble du territoire selon les FSI, les mesures sanitaires sont contestées et accusées par les manifestants d'affecter sévèrement les populations les plus démunies. Et ce, dans un pays déjà fragilisé par la plus grave crise économique et financière de son histoire, et qui est toujours dans l’attente de la formation d’un nouveau gouvernement.

"La situation est très critique à Tripoli, on peut même dire que la ville est au bord de l’implosion, confie à France 24 Jana Dhaybi, journaliste au site d'information indépendant Al-Modon, basé à Tripoli. La population, qui faisait déjà face à de graves difficultés économiques en raison de l’ensemble des crises qui frappent le pays, voit sa pauvreté s’accentuer encore plus en raison du confinement."

La journaliste rapporte que des milliers de familles sont privées de revenus en raison du confinement, dans une ville où le taux chômage est l’un des plus élevés du pays et qui compte de nombreux jeunes journaliers.

"Les manifestants n’ont pas peur du coronavirus, ils refusent de rester à la maison sans travailler, et de mourir de faim, explique-t-elle. Le contexte actuel de crises imbriquées fait que le coronavirus n’est qu’un détail pour tous ceux qui doivent faire face à une multiplication des difficultés."

"Étranglés de tous les côtés"

Omar, un habitant de Tripoli contacté par France 24 et qui a participé à la première soirée des manifestations, se dit "étranglé" par les mesures sanitaires. "Nous n’avons pas le choix, soit on attrape le Covid, soit on meurt de faim, plaide-t-il. Nous sommes étranglés de tous les côtés. Les politiques nous ont menti, nous ont volés, nous ont privés de tout, et maintenant ils veulent nous enfermer au lieu de nous laisser travailler pour pouvoir manger."

Si le Liban, comme tous les pays, souffre des conséquences de la pandémie, la population reste livrée à elle-même, en l’absence d’un système de protection sociale efficace.

"Le gouvernement a négligé les besoins des habitants de Tripoli et a utilisé la force brutale (...) lorsque ceux-ci exigeaient une vie meilleure", a tweeté Aya Majzoub, chercheuse au sein de l’ONG Human Rights Watch, qui a demandé l'ouverture d'une enquête sur la mort du manifestant survenue jeudi.

"Nous n'avons pas entendu parler de plans visant à fournir une aide urgente aux familles qui ont du mal à acheter de la nourriture et des médicaments. Il n’est question que de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à eau."

Du côté des autorités, il n’est pas question d’adoucir les mesures de confinement, qu’ils jugent justifiées par la gravité de la situation sanitaire. Le Premier ministre démissionnaire, Hassan Diab, a même mis en garde mercredi contre une "tentative de détourner les demandes de la population à des fins politiques".

Son successeur désigné, Saad Hariri, nommé en octobre, et qui peine à former un nouveau gouvernement en raison de blocages politiciens, a accusé "des parties qui cherchent à profiter de la souffrance des gens pour délivrer des messages politiques".

Toujours est-il que d’autres manifestations de plus faible ampleur ont eu lieu dans le pays, dans la capitale Beyrouth et à Saïda notamment, dans le Sud, où des protestataires ont tenté de bloquer certaines routes. Une contagion qui inquiète le pouvoir.

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