DÉCRYPTAGE

Iran, Yémen, Arabie saoudite... Joe Biden se réserve un droit d'inventaire au Moyen-Orient

Le secrétaire d'État Anthony Blinken lors de sa première conférence de presse mercredi 27 janvier;
Le secrétaire d'État Anthony Blinken lors de sa première conférence de presse mercredi 27 janvier; © Carlos Barria, AFP
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Désormais au pouvoir, l'administration Biden a annoncé une remise à plat de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. Le nouveau chef de la diplomatie, Antony Blinken, veut un "réexamen" des décisions prises par Donald Trump en la matière.

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Exit Mike Pompeo, bonjour Antony Blinken. Joe Biden a nommé le francophone à la tête de la politique étrangère américaine. Confirmé mardi 26 janvier par le Sénat, le nouveau secrétaire d'État ne devrait pas engager de révolution dans les relations avec le Moyen-Orient, même s'il a promis un "réexamen" des différentes décisions de Donald Trump.

"Le monde nous observe attentivement", s'est-il employé à rassurer à l'issue d'une brève cérémonie d'intronisation. "Le monde a besoin du leadership américain, et nous le garantirons, parce que le monde a beaucoup plus de chances de résoudre ses problèmes et affronter ses défis quand les États-Unis répondent présent."

Nucléaire iranien, ventes d'armes, accord de paix avec les Taliban et relations avec l'allié israélien… Antony Blinken a promis un inventaire des années Trump pour remettre à plat la politique étrangère des États-Unis, notamment au Moyen-Orient.

• Le casse-tête de l'Iran

L'avenir de l'accord sur le nucléaire iranien, dont Donald Trump a retiré Washington en 2018, s'annonce comme l'une des priorités de la nouvelle administration américaine sur la scène internationale. Antony Blinken s'est attaché à temporiser : "Le président Biden a dit très clairement que si l'Iran respecte à nouveau pleinement ses engagements" de l'accord de 2015, "les États-Unis en feront autant. L'Iran a cessé de respecter ses engagements sur plusieurs fronts", a souligné le nouveau chef de la diplomatie. "Cela prendra un certain temps, si l'Iran prend cette décision, de revenir dans les clous, et il faudra aussi du temps pour que nous puissions évaluer s'il respecte ses obligations. Nous en sommes loin, c'est le moins que l'on puisse dire."

Côté iranien, on salue l'arrivée de Joe Biden et Antony Blinken, même si on attend des gestes concrets de la part de la nouvelle administration américaine : "Ici, on considère que Donald Trump et Mike Pompeo ont rejoint les poubelles de l'Histoire", raconte Siavosh Ghazi, correspondant de France 24 à Téhéran. "L'Iran attend des gestes concrets de la part de Joe Biden. Pas seulement le retour à l'accord mais d'abord la levée des sanctions économiques. Cela permettrait à l'Iran d'exporter à nouveau son pétrole et de se donner de l'air économiquement."

Le Débat de France 24 - jeudi 21 janvier 2021
Le Débat de France 24 - jeudi 21 janvier 2021 © France 24
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Antony Blinken est resté vague sur la manière dont il envisage de résoudre ce casse-tête. Il s'est entretenu mercredi avec ses homologues français, britannique et allemand, très attachés à l'accord de Vienne.

L'accord censé empêcher l'Iran de se doter de la bombe atomique avait été conclu en 2015. Mais trois ans plus tard, l'ex-président républicain en avait claqué la porte, jugeant qu'il était insuffisant pour endiguer les "activités déstabilisatrices" de la République islamique au Moyen-Orient.

• Les ventes d'armes

Washington "suspend temporairement certains transferts et ventes en cours de matériel de défense américain", "pour permettre aux nouveaux dirigeants de les réexaminer, a annoncé mercredi le département d'État. Cette mesure vise notamment l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Il s'agit de "faire en sorte que les ventes d'armes par les États-Unis répondent à nos objectifs stratégiques", a précisé un responsable à l'AFP, évoquant "une mesure de routine administrative typique de la plupart des transitions".

L'annonce est cependant notable car elle concerne en partie des munitions de précision promises à l'Arabie saoudite, et des F-35 vendus aux Émirats arabes unis en échange de la reconnaissance par ce pays du Golfe de l'État d'Israël – selon un accord conclu dans les derniers mois de la présidence Trump.

• Le Yémen, "pire crise humanitaire"

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont engagés dans une coalition – dirigée par Riyad – pour soutenir le gouvernement du Yémen dans le conflit qui l'oppose aux rebelles houthis, appuyés par l'Iran.

Antony Blinken s'était engagé la semaine dernière à "mettre fin" au soutien américain à cette coalition, accusée de nombreuses bavures contre des civils yéménites. Il a souligné mercredi qu'elle avait "contribué à ce que l'on considère souvent comme la pire crise humanitaire au monde actuellement".

Le nouveau secrétaire d'État veut retirer, "de manière très urgente", les Houthis de la liste noire américaine des "organisations terroristes". L'inscription sur cette liste, décrétée par l'administration Trump à moins de dix jours de la fin de son mandat, est critiquée de toutes parts car elle risque d'entraver l'acheminement de l'aide humanitaire dans les vastes territoires contrôlés par les rebelles.

• La poursuite de la normalisation du monde arabe avec Israël

Ces décisions traduisent une évolution importante des équilibres des alliances américaines, tant le royaume saoudien constituait, avec Israël, le pilier incontournable de la politique anti-Iran de Donald Trump.

"Il est probable que le mouvement de normalisation des pays arabes avec Israël impulsé par Donald Trump continue. L'administration américaine a déjà dit que Jérusalem resterait la capitale et l'ambassade américaine restera à Jérusalem. Il n'y aura pas de détricotage", analyse Gwendoline Debono, correspondante de France 24 à Jérusalem. "Ce qui peut changer, c'est le rythme de la normalisation. Il pourrait ralentir mais devrait continuer : on parle d'Oman, de l'Indonésie ainsi que de l'Arabie saoudite."

Benjamin Netanyahu aimait répéter que Donald Trump était le "meilleur ami" que l'État hébreu n'ait jamais eu à la Maison Blanche, mais le Premier ministre a évoqué "une amitié chaleureuse remontant à plusieurs décennies" avec le démocrate Joe Biden après son investiture. Le média The Conversation rappelle aussi que le soutien à Israël est une constante du parcours personnel de la vice-président Kamala Harris.

La normalisation historique des relations avec l'État hébreu décrochée in extremis par Donald Trump auprès des Émirats, de Bahreïn, du Maroc et du Soudan a été "applaudie" par Antony Blinken. Mais il a prévenu lors de sa prise de fonctions qu'il avait déjà commencé à "regarder" les "engagements" pris par Washington pour arracher ces accords, afin d'en avoir "une compréhension exhaustive".

La suspension des ventes de munitions de précision pourrait cependant remettre en cause la reconnaissance d'Israël par l'Arabie saoudite. É

• En Afghanistan, un accord de paix à revoir ?

Autre dossier brûlant qu'Antony Blinken reprend en main : l'accord de paix signé avec les Taliban en Afghanistan. Selon ce texte signé le 29 février dernier au Qatar, les insurgés s'engagent à ne plus permettre à des organisations "terroristes" comme Al-Qaïda d'opérer depuis les territoires qu'ils contrôlent, et à négocier directement, pour la première fois, avec le gouvernement de Kaboul dans l'espoir de parvenir à la paix. En échange, l'armée américaine doit se retirer totalement du pays d'ici mi-2021.

Comme Donald Trump, Joe Biden est favorable à la fin de cette guerre et au départ des soldats américains, mais il a plusieurs fois dit qu'il souhaitait maintenir une petite force antiterroriste – ce qui pourrait être considéré comme une rupture de l'accord par les Taliban.

Antony Blinken a rappelé que plusieurs parties de ce texte n'avaient pas été rendues publiques. Nous devons comprendre ce qu'il y a exactement dans les accords qui ont été conclus entre les États-Unis et les Taliban, pour avoir une pleine compréhension des engagements pris par les Taliban ainsi que des engagements que nous avons pris", a-t-il dit.

Seule certitude, l'émissaire américain pour l'Afghanistan, Zalmay Khalilzad, nommé par Donald Trump, va rester en fonction sous l'administration de Joe Biden. Son travail est globalement salué par les diplomates et spécialistes de ce conflit.

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