Séquestrée par son père, la princesse Latifa, symbole du droit bafoué des femmes aux Émirats

La princesse Latifa à gauche lors d'un repas organisé après la tentative d'évasion de la jeune femme, à Dubaï le 24 décembre 2018.
La princesse Latifa à gauche lors d'un repas organisé après la tentative d'évasion de la jeune femme, à Dubaï le 24 décembre 2018. © Emirates News agency via AFP

Disparue depuis 2018 après une tentative d’évasion, la princesse Latifa al-Maktoum est parvenue à envoyer des appels au secours publiés mardi par la radio publique britannique BBC. Dans ces vidéos, la jeune femme assure être retenue prisonnière par son père, l'émir de Dubaï, et dit craindre pour sa vie. Les Nations unies comptent interroger les Émirats arabes unis au sujet de cette détention illégale qui attire une nouvelle fois l'attention sur la question du droit des femmes dans les pays du Golfe.

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Les images ont été tournées aux toilettes. La seule pièce qu'elle puisse verrouiller, explique Latifa al-Maktoum. Dans cette vidéo publiée par la BBC, mardi 16 février, la fille de l'émir de Dubaï assure être surveillée 24 heures sur 24 dans une villa aux fenêtres closes "sans assistance médicale, sans procès, sans rien".

"Je m'inquiète tous les jours pour ma sécurité et pour ma vie […] la police m'a dit que je serai en prison toute ma vie et que je ne reverrai plus jamais le soleil", poursuit la jeune femme de 35 ans. "La situation devient chaque jour plus désespérée."

Depuis la publication de cette vidéo, silence radio. Aucune réaction officielle, ni aucune mention dans la presse locale. "C'est ce qui fait froid dans le dos. Nous n'avons aucune nouvelle depuis la publication de cette vidéo qui pourrait avoir été tournée en 2019 et que ses amis auraient réussi à transmettre", explique à France 24 Sima Watling d'Amnesty International.

Interrogé par TV5 Monde, l'avocat de la princesse, Rodney Dixon, appelle l'ONU et le gouvernement britannique à se mobiliser pour réclamer sa libération. "Le gouvernement britannique devrait s'assurer que des mesures sont prises pour que des pressions soient exercées sur les Émirats arabes unis."

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, a qualifié mardi les images de "très dérangeantes". Le Premier ministre Boris Johnson s'est aussi dit "très inquiet".

"Prison dorée"

C'est la première fois que la princesse donne signe de vie depuis trois ans, depuis la vidéo publiée en mars 2018 dans laquelle Latifa al-Maktoum racontait son projet d'évasion de sa "prison dorée" et affirmait être séquestrée par son père. "Si je ne survis pas, au moins il y aura cette vidéo", expliquait alors la jeune femme.

Le 24 février 2018, Latifa al-Maktoum et une amie parvenaient à quitter les Émirats arabes unis pour le sultanat d'Oman. Cela faisait sept ans que la princesse préparait cette opération. En 2011, cheikha Latifa avait contacté un ancien officier du contre-espionnage, le Franco-Américain Hervé Jaubert, après avoir lu comment il était parvenu à fuir de Dubaï à la nage après des démêlés avec les autorités du royaume.

Les deux femmes avaient réussi à rejoindre Hervé Jaubert sur son yacht, mais le 4 mars, le voilier avait été arraisonné par la marine indienne dans les eaux internationales. La princesse avait alors été ramenée à Dubaï et l'équipage emprisonné quelques jours.

Contacté par France 24, Hervé Jaubert assure que "des actions légales ont été engagées contre les gouvernements et les personnes responsables de cette attaque criminelle", mais l'entrepreneur installé aux États-Unis refuse de donner plus de détails, affirmant préparer une production avec Netflix qui racontera "toute l'histoire".

Un émir à la personnalité inquiétante

Cette tentative d'évasion rocambolesque était la seconde de la cheikha Latifa. À 16 ans, elle avait déjà tenté de fuir avant d'être arrêtée à la frontière. En 2000, sa sœur aînée, Shamsa, avait elle aussi essayé de prendre le large lors d'un séjour au Royaume-uni. Selon le récit de Latifa, sa sœur a été "droguée", ramenée à Dubaï et "enfermée" sur ordre de son père. 

Cette version des faits a été confirmée par la justice britannique en mars 2020. Un magistrat londonien avait été amené à se prononcer au détour d'une bataille judiciaire opposant l'émir de Dubaï, Mohammed ben Rached al-Maktoum, à sa sixième épouse, la princesse Haya de Jordanie.

La demi-sœur d'Abdallah II de Jordanie avait créé la sensation quelques mois plus tôt en s'enfuyant à Londres avec ses deux enfants.

La cour avait alors estimé que Mohammed ben Rached al-Maktoum avait ordonné l'enlèvement et la séquestration des princesses Shamsa et Latifa, à 18 ans d'intervalle. 

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Selon la justice britannique, il s'est aussi rendu coupable d'une campagne d'intimidation incessante à l'égard de sa dernière épouse.

Cet épisode avait considérablement terni l'image du royaume en dressant le portrait d'un émir cruel et autoritaire. 

Un cas emblématique

Avec la publication de cette nouvelle vidéo, la question du droit des femmes aux Émirats arabes unis, revient sur le devant de la scène. Car derrière le vernis glamour de Dubaï, paradis des influenceurs du monde entier, se cache une réalité beaucoup plus sombre, explique à France 24 Radha Stirling, fondatrice de l'ONG Detained in Dubaï, qui assure avoir aidé 15 000 personnes aux Émirats et en Arabie saoudite depuis sa création en 2008.

"Nous aidons des gens qui subissent des arrestations arbitraires, des tortures, des gens arrêtés pour des messages sur les réseaux sociaux ou pour des dettes", détaille Radha Stirling depuis Londres. Selon ses informations, la princesse est toujours détenue dans la villa où a été tournée la vidéo et ses comptes en banque ont été bloqués.

Depuis la médiatisation du cas de la princesse Latifa, Radha Sterling affirme avoir vu le nombre de demandes pour fuir les Émirats exploser.

"Nous avons de plus en plus de femmes des Émirats qui nous appellent pour de l'aide ou des conseils. Latifa a été une source d'inspiration pour elles. Car elle montre que ce genre de situation n'est pas inhabituel et concerne même des princesses."

Selon Amnesty International, ce cas s'inscrit plus largement dans la longue liste de violations des droits de l'Homme perpétrées dans le royaume ces dernières années, traduisant une évolution vers un régime de plus en plus répressif. 

"Même si les Émirats veulent paraître très modernes aux yeux du monde, les autorités ont la main lourde envers leurs concitoyens et la liberté d'expression est sévèrement punie", explique Sima Watling, qui rappelle le cas du dissident Ahmed Mansoor, placé à l'isolement depuis 2017 après une parodie de procès pour "atteinte au statut et au prestige des Émirats arabes unis et de leurs symboles, y compris de leurs dirigeants" ou encore "publication de fausses informations".

Le Haut-commissaire aux droits de l'Homme des Nations unies devrait prochainement interroger les Émirats au sujet de la détention illégale de la princesse al-Maktoum. Pour le moment, les autorités du royaume n'ont fait aucun commentaire.

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