Pape François en Irak : une visite "cruciale" après "30 ans de descente aux enfers"

Fresque en l'honneur de la visite du pape François devant une église de Bagdad, en Irak, le 4 mars 2021.
Fresque en l'honneur de la visite du pape François devant une église de Bagdad, en Irak, le 4 mars 2021. AFP - AHMAD AL-RUBAYE

Le pape François a entamé vendredi une visite historique en Irak, pour prêcher la réconciliation dans ce pays meurtri par des décennies de violence. France 24 fait le point sur la difficile situation de la communauté chrétienne avec Vincent Gelot, responsable projets dans la région pour l’association l’Œuvre d'Orient.

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"Je viens en pèlerin (...) après des années de guerre et de terrorisme”. Le pape François a débuté, vendredi 5 mars, une visite historique en Irak, la première pour un souverain pontife dans ce pays durement marqué par trois décennies de violences. 

Après Bagdad, son programme marathon de quatre jours prévoit notamment des étapes à Najaf, ville sainte du Sud où il rencontrera la plus haute autorité chiite du pays, le grand ayatollah Ali al-Sistani, puis à Erbil, au Kurdistan irakien, ou bien encore à Mossoul, ex-bastion de l'organisation État islamique.  

Une visite qui intervient dans un contexte sécuritaire et sanitaire compliqué, après l'attaque à la roquette d'une base américaine mercredi et en plein confinement dû à la pandémie de Covid-19. 

Cet événement suscite une ferveur immense au sein de la communauté chrétienne, qui a massivement fui le pays depuis l'invasion américaine ordonnée par le président George W. Bush en 2003 contre le régime de Saddam Hussein. S'il n'existe pas de statistiques officielles, un rapport du Sénat estime que leur nombre est passé de 1,2 million à la fin des années 1980, à moins de 300 000 aujourd'hui.

France 24 s'est entretenu avec Vincent Gelot, responsable projets dans la région pour l'Œuvre d'Orient, présent sur place pour cette visite.    

France 24 : La plupart des chrétiens ont fui l'Irak lors des dernières décennies, comment expliquer cet exode massif ? 

Vincent Gelot : On a beaucoup parlé des exactions commises contre les chrétiens par l'organisation État islamique, notamment au moment de la crise des Yézidis en 2014, mais il faut bien comprendre que leur exode a débuté bien avant cela. Les chrétiens ont vécu une longue descente aux enfers de 30 ans, marquée par la guerre Irak-Iran, la guerre du Golfe, puis avec l'invasion américaine de 2003 et la guerre civile. Avant l'arrivée de l'organisation État islamique, leur nombre avait déjà fondu. À Mossoul notamment, qui abritait une part importante de la bourgeoisie chrétienne, il y avait déjà du racket et des enlèvements liés à l'insécurité et au banditisme. Ces persécutions avaient également lieux dans d'autres berceaux traditionnels de la minorité chrétienne comme Bassora ou Bagdad, même si l'évènement le plus marquant contre les chrétiens dans la capitale reste l'attaque de la cathédrale en 2010 [attaque de la cathédrale Sayidat al-Najat (Notre-Dame du perpétuel secours) le 31 octobre 2010, revendiquée par l'État islamique d'Irak, la branche irakienne d'Al-Qaïda, NDLR ], qui a coûté la vie à 58 personnes.

Il n'y a pas de statistiques officielles sur le nombre de chrétiens en Irak mais on sait que leur exode a été massif. Ceux qui le pouvaient ont émigré à l'étranger. Les autres ont rejoint Erbil, au Kurdistan irakien, ou la plaine de Ninive, et notamment Qaraqosh, qui est devenue la plus grande ville chrétienne du pays. Si une petite minorité est toujours présente à Bagdad, très peu sont rentrés à Mossoul.

Quels sont les enjeux humanitaires les plus pressant sur le terrain ?   

Les organisations humanitaires comme la nôtre ont été beaucoup concentrées sur la reconstruction d'infrastructures ces dernières années, de maisons mais aussi d'écoles et d'églises, qui constituent des repères essentiels pour les populations locales. Ce n'est pas notre cœur de métier, mais il a fallu palier aux insuffisances de l'État dans de nombreux villages pillés et incendiés. Le retour à l'emploi est également un enjeu important, car le pays est dans une situation de forte crise économique. Nous travaillons également à la réouverture d'écoles catholiques, accessibles à tous, qui créent un brassage de communautés important dans la région.   

Si l'aide humanitaire reste une question importante, la première urgence est avant tout politique, il s'agit de rétablir une forme de stabilité après des décennies de violence. La question sécuritaire demeure un problème majeur pour les populations locales et un obstacle au retour des réfugiés. Enfin, il existe une forte contestation des structures en place parmi la jeunesse, qui réclame un droit réel à la citoyenneté.   

Qu'attendez-vous de la visite du Pape ?  

Cette visite est cruciale. Elle est attendue depuis plusieurs décennies. Pour le jubilé de l'an 2000, déjà, le pape Jean-Paul II devait venir mais la visite avait été annulée à cause du contexte géopolitique tendu entre les États-Unis et l'Irak. C'est donc une joie énorme pour les chrétiens, d'autant plus avec ce large programme qui passe notamment par Erbil et Mossoul. Cette visite envoie un message fort d'unité pour les chrétiens du pays, ainsi que leurs voisins comme la Syrie et le Liban, traversés, eux-aussi, par des crises majeures.   

Beaucoup de nos interlocuteurs moyens-orientaux demandent un nouveau synode (assemblée délibérative d'ecclésiastiques), qui permettrait de repenser la place des chrétiens dans la région, leur relation avec les autres communautés et dresser une feuille de route. Cette action aurait une portée symbolique forte car, si l'Église a toujours œuvré au côté des populations, beaucoup de chrétiens irakiens ont le sentiment d'avoir été lâchés par l'Occident depuis l'invasion américaine de 2003.  

Enfin, la rencontre programmée avec le grand ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité chiite en Irak, cristallise également beaucoup d'espérance. Le pape a déjà rencontré des personnalités sunnites de haut rang au Moyen-Orient. Cet entretien est perçu comme un exercice de rééquilibrage. Les communautés majoritaires doivent prendre conscience qu'il faut mieux protéger la communauté chrétienne, qui fait partie intégrante de la région même si elle est minoritaire, et représente un apport culturel essentiel.   

Bien sûr la visite du pape ne réglera pas les problèmes de fond comme l'instabilité chronique ou le difficile retour des réfugiés mais elle constitue un espoir énorme, notamment pour la jeunesse chrétienne de la région qui a aujourd'hui bien du mal à croire en l'avenir.

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