Au Liban, la classe politique "se dispute sur un champ de ruines"

Une jeune femme lors d'une manifestation contre la chute de la livre libanaise et les difficultés économiques croissantes, près du bâtiment de la Banque centrale, à Beyrouth, le 16 mars 2021.
Une jeune femme lors d'une manifestation contre la chute de la livre libanaise et les difficultés économiques croissantes, près du bâtiment de la Banque centrale, à Beyrouth, le 16 mars 2021. © Mohamed Azakir

Le pays du Cèdre s'enfonce inexorablement dans une crise économique aiguë en attendant, depuis près de 7 mois, que la classe politique parvienne à gommer ses divisions pour former un gouvernement. Décryptage avec Karim Émile Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

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Le Liban continue sa descente aux enfers. Alors que le pays traverse la pire crise économique de son histoire et que la monnaie nationale a perdu près de 90 % de sa valeur sur le marché noir, la classe politique, accusée d'incompétence et de corruption par un mouvement de contestation inédit né en octobre 2019, ne parvient toujours pas à former un nouveau gouvernement.

Malgré l’urgence d’une situation aggravée par les conséquences de la pandémie de coronavirus, et un regain de la mobilisation dans la rue contre le pouvoir, les responsables politiques se divisent précisément sur le nombre de ministres et la composition du gouvernement de Saad Hariri, censé lancer des réformes structurelles réclamées par la communauté internationale en échange de son soutien sur le long terme. 

Et ce depuis plus de 7 mois, puisque l’ancien Premier ministre a été chargé de diriger une nouvelle équipe gouvernementale en remplacement de Hassan Diab, qui avait démissionné quelques jours après les explosions au port de Beyrouth qui ont ravagé la capitale le 4 août dernier.

Mercredi 17 mars, dans une allocution télévisée, le président Michel Aoun a lancé un ultimatum au Premier ministre désigné en l'appelant à former un gouvernement sans délai ou à se retirer.

"Des questions d’ego et de préséance"

"Pendant que les Libanais font face une situation d’hyper-inflation et de pauvreté galopante, la classe politique continue de se chamailler pour des postes et des prébendes, sauf qu’aujourd'hui elle se dispute sur un champ de ruines et qu’il ne reste plus grand-chose à se partager ou à dérober, explique à France 24 Karim Émile Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).  

Et d’ajouter : "Au lieu de s’entendre pour former un gouvernement pour sauver ce qui peut être encore sauvé, les responsables restent obsédés par des questions d’ego et de préséance et pensent toujours aux élections à venir au lieu de se préoccuper des générations à venir".

Concrètement, le marchandage politique autour de la formation du gouvernement oppose le président Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri, qui s'accusent du blocage. Or comme toujours au Liban, où le système politique est basé sur le confessionnalisme et la démocratie consensuelle, il y a une conjonction de facteurs internes et externes pour expliquer les blocages politiques, souligne Karim Émile Bitar.

"Cette fois-ci ce sont des facteurs internes qui prédominent, avec un Saad Hariri qui souhaite, de son côté, former un gouvernement composé de 18 ministres, en nommant des technocrates qui seraient relativement indépendants de la classe politique, poursuit-il. De l’autre côté, le camp du président entend nommer lui-même les ministres chrétiens, en rappelant à Saad Hariri qu’il est lui-même issu de la classe politique et non pas un technocrate, et qu’il choisit lui-même les ministres de sa communauté [sunnite, NDLR]".

Alors que jusqu’ici aucun espoir de sortie de crise rapide n’a été évoqué par l’un ou l’autre camp, cette situation de blocage risque au contraire de perdurer en raison de plusieurs facteurs internationaux liés aux parrains étrangers des différentes forces politiques libanaises, qu’ils soient iraniens, saoudiens ou autres.

Les dirigeants libanais ont notamment l’air d’attendre de voir ce que vont donner les négociations irano-américaines, estime l'expert, puisque l’administration Biden s’est dite prête à revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui pourrait faire baisser les tensions dans la région.

"S’il devait y avoir miraculeusement dans un avenir très proche une réconciliation nationale, poursuit-il, cela signifierait qu’il y a eu une détente à l’échelle régionale et que les parrains étrangers ont sifflé la fin de la récréation. C’est un scénario auquel nous avons assisté à plusieurs reprises dans l’histoire du Liban avec les accords de Taëf en 1989, et ceux de Doha en 2008, avec à chaque fois une initiative internationale qui venait mettre un terme à des conflits ou des crises que les Libanais ne parvenaient pas à régler entre eux".

Le président français, Emmanuel Macron, très investi au Liban après la double explosion du 4 août, avait un temps essayé de débloquer la situation en se rendant deux fois sur place durant l’été. En vain, puisqu’il a fini par accuser la classe politique de "trahison" parce qu’elle n'avait pas tenu ses engagements, pris en septembre, de former un nouveau gouvernement.

"Si la France est toujours prête à aider le Liban, l’initiative Macron a été vidée de son contenu, indique Karim Émile Bitar. La classe politique libanaise, toutes tendances confondues, qui est totalement incompétente en matière d’affaires publiques, mais qui est très habile pour se maintenir au pouvoir, s’est montrée extrêmement perverse et habile en faisant semblant d’écouter le président français, alors qu’elle n’était pas prête à lâcher du lest".

Il y a encore quelques mois, il était question que la situation politique au Liban se débloque à la suite de l’élection présidentielle américaine, en vain là-aussi. "Les responsables politiques jouent la montre, décrypte Karim Émile Bitar. Après la présidentielle de novembre, ils nous ont fait le coup de l’investiture du mois de janvier, en arguant qu’il fallait attendre l’entrée de Joe Biden à la Maison Blanche, puis on nous dit maintenant d’attendre les élections iraniennes du mois de juin, donc finalement, les Libanais sont en permanence en train d’attendre Godot".

"Un gouvernement hara-kiri"

À tous ses facteurs-là, s'ajoute, selon Karim Émile Bitar, le fait que tout le monde au Liban "sait que le prochain gouvernement qui sera formé sera un gouvernement hara-kiri. Car quelle que soit sa composition et la qualité des ministres nommés, les dossiers qu’il aura à gérer sont tellement explosifs qu’il deviendra très rapidement impopulaire".

Des dossiers tellement explosifs que le Premier ministre démissionnaire Hassan Diab a confié au Financial Times, dans un entretien publié le 16 mars, son empressement à quitter son poste, en évoquant "le seul job au monde pour lequel vous restez coincé après avoir démissionné".

De son côté, la population tente de s’adapter à la dépréciation de la livre libanaise qui a provoqué ces derniers jours une hausse importante des prix, surtout des aliments, et des manifestations dans plusieurs villes à travers le pays. Mercredi, des manifestants ont tenté de pénétrer dans le ministère de l'Économie, à Beyrouth, pour dénoncer l'érosion de leur pouvoir d'achat alors que l'inflation a atteint près de 146 % en 2020, selon les statistiques officielles.

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"La situation est assez surréaliste avec des Libanais éberlués qui voient leur monnaie s’effondrer chaque jour un peu plus et leurs économies de toute une vie immobilisées dans les banques, mais qui se sont vraisemblablement déjà évaporées. Un gouvernement qui avoue lui-même son impuissance totale, avec un ministre de l’Énergie qui annonce que dans deux semaines l’électricité sera coupée, celui de l’Intérieur qui dit que les forces de sécurité ne sont plus à même d’assurer la sécurité des citoyens et enfin, un Premier ministre démissionnaire qui ne souhaite plus gérer les affaires courantes".

Karim Émile Bitar se dit très pessimiste pour la suite des évènements au pays du Cèdre.  "Il y a de nouveau quelques poussées de fièvre révolutionnaires ces derniers jours, mais nous assistons quand même à un phénomène de lassitude car les Libanais, qui sont pris à la gorge par leurs problèmes sociaux et économiques, ont le sentiment que même s’ils manifestaient en masse, ils ne sont pas certains d’obtenir de résultats".

Et de conclure : "Aucune opposition avec une vision claire et un leadership assumé n’a encore émergé pour pouvoir assurer une relève si cette révolution devait prendre de l’ampleur. C’est cela qui est particulièrement inquiétant et c’est ce qui enferme les Libanais dans une sorte de colère sourde qui peut, soit se transformer en dépression collective, soit en explosion de violences. Car il n’est pas exclu que la situation ne s’envenime et que l’on assiste, à mesure que les conditions de vie se dégradent, à des dérapages sécuritaires dans les semaines qui viennent".  

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