Israël : Yaïr Lapid, le centriste qui veut faire "ses adieux" à Benjamin Netanyahu

Le centriste Yaïr Lapid, leader du parti "Yesh Atid", photographié lors d'un entretien avec AP, le 31 octobre 2016,  à Jérusalem.
Le centriste Yaïr Lapid, leader du parti "Yesh Atid", photographié lors d'un entretien avec AP, le 31 octobre 2016, à Jérusalem. © Sebastian Scheiner, AP (archives)

Ancien présentateur vedette de la télé israélienne, le centriste Yaïr Lapid est devenu au fil des années un acteur incontournable de la scène politique israélienne et désormais le principal rival du Premier ministre sortant Benjamin Netanyahu. Il a été désigné mercredi par le président Reuven Rivlin pour former le prochain gouvernement de l’État hébreu. 

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Yaïr Lapid touche presque au but qu'il s'est fixé depuis plusieurs années : chasser Benjamin Netanyahu du pouvoir en Israël. Le centriste, qui s'est imposé par les urnes comme le principal opposant du Premier ministre sortant, a été chargé, mercredi 5 mai, de former un gouvernement par le président Reuven Rivlin.

Après être arrivé en tête des élections législatives du 23 mars, l'inamovible Premier ministre, au pouvoir depuis 12 ans, n'a pas réussi à former une coalition dans le délai imparti.

Yaïr Lapid, dont la formation "Yesh Atid", littéralement "Il y a un futur", est arrivée en deuxième place avec 17 élus, aura donc lui aussi 28 jours pour tenter de convaincre 61 députés de rejoindre sa coalition, sur les 120 que compte la Knesset, le Parlement isrélien. Pour l'instant, il peut compter, selon les médias locaux, sur l'appui de 56 élus au sein du Parlement.

S'il parvient à réussir là où Benjamin Netanyahu a échoué de l'autre côté de l'échiquier politique, une page sera tournée dans l'histoire du pays, mais s'il échoue, les Israéliens ont de fortes chances de retourner une cinquième fois aux urnes en deux ans.

"La tâche ne sera pas simple pour Yaïr Lapid, qui devra faire la synthèse entre des partis de centre-gauche, de gauche et de droite qui composent le camp anti-Netanyahu, indique Gwendoline Debono, correspondante France 24 à Jérusalem. Yaïr Lapid a déjà prévenu qu'un tel gouvernement ne se serait pas parfait, mais qu'il prendrait ses responsabilités le moment venu".

Du journalisme à la politique

Ambitieux, charismatique et farouchement laïc, Yaïr Lapid, né le 5 novembre 1963 à Tel-Aviv, où il cultive ses principaux réseaux, a entamé sa carrière politique en janvier 2012, après avoir quitté la sphère du journalisme en démissionnant de son poste de présentateur star de la télévision.

Mais rien ne prédestinait cet "autodidacte" autoproclamé qui a renoncé, lorsqu'il était lycéen, à passer l'équivalent du baccalauréat pour devenir romancier, à diriger un jour l'État hébreu.

Mais il semble aujourd'hui plus que jamais suivre les pas de son père Yosef Tommy Lapid, mort en 2008, qui était une personnalité marquante de la vie politique israélienne. Survivant de l'Holocauste, il avait occupé le poste de ministre de la Justice en 2003 après une percée inattendue aux législatives de la même année de son parti Shinouï.

Pour se lancer dans une arène politique déjà dominée à l'époque par Benjamin Natanyahu, Yaïr Lapid fonde alors, en 2012, son parti de centre-droit, Yesh Atid. Surnommé le George Clooney israélien, ses discours fustigeant la corruption de la classe politique et les déficits budgétaires font mouche auprès de sa cible : les classes moyennes. Il fait une entrée fracassante au Parlement israélien en décrochant à la surprise générale 19 sièges de députés pour son parti lors des législatives de janvier 2013, grâce notamment à une campagne axée sur les questions socio-économiques et la laïcité.

Une rivalité jamais démentie

Son parti représentant la deuxième force politique du pays, alors que les sondages ne lui accordaient que la quatrième place aux législatives, le boxeur amateur, père de trois enfants, accepte de rejoindre la coalition dirigée par Benjamin Netanyahu, qui le nomme ministre des Finances. Leur collaboration au sommet du pouvoir cessera en 2014. Les deux hommes ne se retrouveront plus jamais dans le même gouvernement et entretiendront une rivalité qui ne s'est jamais démentie depuis qu'il se trouve dans les rangs de l'opposition.

Yaïr Lapid, qui dit toujours croire en la solution à deux États lorsqu'il est interrogé sur le conflit israélo-palestinien, tout en se décrivant comme un patriote et "un faucon" en matière de sécurité, récolte aujourd'hui les fruits d'un positionnement anti-Netanyahu avec lequel il n'a pas transigé.

Et ce, contrairement à ses ex-compagnons centristes au sein de l'éphémère coalition Bleu-Blanc, et notamment Benny Gantz, qui ont fini par rallier, en mars 2020, le Premier ministre Netanyahu pour sortir de l'impasse politique et qui se sont lourdement discrédités depuis.

Lors de la dernière campagne, le Premier ministre sortant, poursuivi pour corruption dans trois affaires, avait concentré ses attaques sur Yaïr Lapid. De son côté, le centriste avait déclaré vouloir l'empêcher de former un "gouvernement raciste, homophobe et extorqueur". Il l'avait même qualifié de "danger pour la démocratie israélienne" et appelé les Israéliens à faire des "adieux collectifs" à Benjamin Netanyahu.

Pour maximiser ses chances avant le scrutin du 23 mars, Yaïr Lapid avait demandé et réussi à rencontrer Emmanuel Macron à l'Élysée, qui selon lui incarne le centre "moderne et progressiste" dont il se revendique. De son côté, Benjamin Netanyahu collectionnait les soutiens de l'Américain Donald Trump, du Russe Vladimir Poutine et du Brésilien Jaïr Bolsonaro.

Les liens entre Emmanuel Macron et le député israélien datent de l'époque où le premier était ministre de l'Économie et le second en charge des Finances en Israël. En 2017, Yaïr Lapid avait appelé les Israéliens binationaux à voter pour "son ami", alors que celui-ci était opposé à Marine Le Pen lors du second tour de la présidentielle.

"Briser les barrières qui divisent la société israélienne"

Reste qu'il semble pour le moins difficile pour lui de rester fidèle à cette ligne politique tout en essayant de convaincre une opposition hétéroclite composée à la fois de partis de gauche, d'ultranationalistes, d'anciens membres du Likoud et de formations arabes, de gouverner avec lui et selon ses principes.

"Si Netanyahu ne parvient pas à former un gouvernement, nous formerons un gouvernement d'union", avait-il récemment déclaré, affirmant que "la chose la plus destructrice pour Israël, ce serait de nouvelles élections".

Selon les médias israéliens, Yaïr Lapid a prévu de rencontrer rapidement les chefs des autres partis qui ont juré comme lui de ne pas siéger dans un gouvernement avec Benjamin Natanyahu. Le très droitier chef du parti ultranationaliste Israël Beiteinou, Avigdor Liberman, a déjà affirmé en début de semaine que le "bloc du changement" opposé au Premier ministre, pourrait former un gouvernement en une nuit.

Yaïr Lapid, le laïc honni par les juifs orthodoxes, devra également s'entendre avec le leader de la droite nationaliste religieuse Naftali Bennett qui se trouve, grâce à ses sept députés, dans la position très enviable du faiseur de roi.

Alors que ce dernier a déclaré qu'il préférait toujours former un gouvernement de droite plutôt qu'une coalition avec des partis centristes et de gauche, Yaïr Lapid a indiqué qu'il est prêt à laisser Naftali Bennett être le premier dans un accord de rotation de Premier ministre.

Une stratégie visant à "briser les barrières qui divisent la société israélienne", qui pourrait lui ouvrir les portes du pouvoir.

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