Israël : Yaïr Lapid, guidé par les rêves de son père vers le poste de Premier ministre

Le président israélien Reuven Rivlin a donné mercredi 5 mai mandat au chef de l'opposition Yaïr Lapid de tenter de former le prochain gouvernement.
Le président israélien Reuven Rivlin a donné mercredi 5 mai mandat au chef de l'opposition Yaïr Lapid de tenter de former le prochain gouvernement. © Oren Ben Hakoon, AFP

Yaïr Lapid, comme son défunt père, est un journaliste devenu politicien, connu pour ses positions résolument laïques. Mais en se rapprochant du poste de Premier ministre israélien, il est parvenu à marquer sa différence. Portrait.

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À l'époque où il diffusait l'information au lieu de la créer, Yaïr Lapid avait une question récurrente pour terminer son émission hebdomadaire sur la chaîne israélienne Channel 2. "Qu'est-ce qui symbolise Israël pour vous ?", demandait le séduisant animateur à son invité.   

Souvent longues, les réponses étaient plus ou moins légères, parfois empruntes de sincérité. Mais lorsque le journaliste de renom a invité son propre père, l'ancien ministre israélien de la justice Joseph "Tommy" Lapid, à participer à l'émission, sa réponse a été limpide : "Toi".  

Des années après sa mort des suites d’un cancer, la prophétie du père pourrait bien se réaliser. Le dimanche 29 mai, au terme d'intenses négociations, Yaïr Lapid a obtenu le soutien de Naftali Bennett, le "faiseur de roi", un nationaliste dur, pour former un gouvernement de coalition qui évincerait le plus ancien dirigeant d'Israël, le Premier ministre Benjamin Netanyahu.  

En vertu d'un accord d’échange des postes, les deux hommes se partageraient le siège de Premier ministre, Naftali Bennett prenant le poste les deux premières années et Yaïr Lapid les deux suivantes. 

Dans un pays où le Premier ministre fait l'objet de graves accusations de corruption mais a refusé de démissionner pendant le procès, et où les politiciens changent de camp sans se soucier de la cohérence idéologique, Yaïr Lapid est resté résolument ancré sur ses positions fondamentales : préserver la démocratie laïque libérale d'Israël et protéger le système judiciaire contre les tentatives de Netanyahu de réduire le pouvoir de la Cour suprême.   

Le chemin a été long pour l'ancien présentateur au charme grisonnant - surnommé le George Clooney israélien - depuis qu'il a jeté son chapeau dans l'arène politique il y a près de dix ans. Ridiculisé à ses débuts en politique pour ses publications prolifiques sur Facebook, rejeté par certains de ses pairs, comme Netanyahu qui ne voyait en lui qu’un arriviste sans diplôme universitaire, Yaïr Lapid s’est forgé l’image d’un self-made man réalisant les rêves de son père à ses propres conditions.  

"Où est l'argent ?" : la justice sociale au cœur de son engagement politique

Né le 5 novembre 1963, Yaïr Lapid a grandi dans le quartier de Yad Eliyahu à Tel Aviv, dans un bloc d'appartements appelé "la résidence des journalistes", car il abritait de nombreux journalistes de premier plan. Ses parents faisaient tous deux partie de l'intelligentsia laïque israélienne. Son père, Tommy, était un personnage plus grand que nature, un survivant de l'Holocauste et l'un des journalistes les plus éminents d'Israël, réputé pour son esprit acerbe, sa langue acérée et ses positions farouchement laïques. Considéré comme l'une des figures de proue de l'Israël moderne, ce dernier est entré en politique à la fin des années 1990, devenant ministre de la Justice avant de revenir au journalisme, jusqu'à sa mort en 2008. Sa mère, Shulamit Lapid, est une romancière et une dramaturge réputée. 

Autodidacte autoproclamé, Yaïr Lapid a quitté le lycée et a entamé une carrière réussie dans le journalisme : il a tenu une chronique hebdomadaire dans un journal, avant de rejoindre Channel 2 en tant que présentateur. Il a également écrit et publié plusieurs livres, des pièces de théâtre et s'est même essayé brièvement à la comédie.   

En 2012, galvanisé par les manifestations en faveur de la justice sociale qui ont secoué Israël pendant le "printemps arabe", Yaïr Lapid quitte le journalisme pour la politique. Le parti qu'il a fondé, Yesh Atid ("Il y a un futur"), est adopté par le mouvement de protestation, essentiellement jeune. Un choix naturel puisque son programme met l'accent sur la répartition équitable des ressources et le partage des responsabilités nationales, notamment en demandant la fin des exemptions militaires pour la communauté ultra-orthodoxe d'Israël.   

Le programme se fait le porte-parole de la classe moyenne laïque, un groupe démographique économiquement vital mais politiquement négligé dans la société israélienne. La corruption au sein des élites politiques du pays est également un thème majeur, et ses partisans ont adopté le titre d'une des chroniques de Yaïr Lapid, "Où est l'argent ?", comme slogan de campagne.   

Avec son allure de star de cinéma et ses jeunes volontaires arborant des T-shirts portant le logo du parti, Yaïr Lapid est alors considéré comme un beau garçon arriviste dans le monde macho de la politique israélienne, où les carrières militaires distinguées sont encore considérées, dans certaines régions, comme la marque des vrais leaders. 

Un ministre des Finances apprécié à l'étranger et malmené dans son pays

Lors de ses premières élections législatives, en janvier 2013, Yaïr Lapid surprend ses détracteurs lorsque Yesh Atid arrive en deuxième position après le Likoud de Netanyahu, remportant 19 sièges à la Knesset. Yaïr Lapid choisi alors de rejoindre le Likoud au sein d’une coalition gouvernementale.  

Ayant fait de la distribution des revenus et de lutte anti-corruption son cheval de bataille, Yaïr Lapid  est nommé ministre des Finances d'Israël. Un poste qui a renforcé son profil international et a fait de lui la coqueluche des classements américains. En 2013, Yaïr Lapid figurait dans le classement des 100 personnes les plus influentes du magazine Time, ainsi que sur la liste des influenceurs mondiaux de Foreign Policy.    

Mais l’exercice du pouvoir met sa popularité à rude épreuve en Israël. Les efforts de Yaïr Lapid pour équilibrer le budget national comprennent un plan d'austérité impopulaire - en particulier au sein de la communauté ultra-orthodoxe, qui bénéficie d'importantes subventions de l'État et dont les institutions dépendent presque entièrement de ses largesses pour survivre. 

L'adoption enthousiaste des médias sociaux par le jeune ministre des Finances a également fait l'objet de plaisanteries de la part des jeunes branchés. Ses publications prolifiques sur Facebook - jugées parfois creuses  - ont donné naissance à un site web satirique, appelé le Lapidomètre, qui génère des textes ressemblant aux messages Facebook du ministre des Finances. "Nous avons remarqué que le parti Yesh Atid passe beaucoup de temps sur Facebook au lieu de s'engager dans des activités parlementaires", déclarait alors l'un des créateurs du Lapidomètre aux médias israéliens. "De plus, leurs publications ne disent rien. Les textes sont beaux mais ont peu de substance. Un peu comme Yaïr Lapid."  

À son crédit, ce dernier s'est montré bon joueur, affirmant aux médias israéliens qu'il avait lui même essayé le Lapidomètre avec ses enfants, et que les textes générés lui correspondaient effectivement beaucoup.   

Le passage de Yaïr Lapid au ministère des Finances est vite interrompu. Fin 2014, Benjamin Netanyahu  le limoge, ainsi que son autre ministre centriste, Tzipi Livni, qui détenait le portefeuille de la Justice. Lors d'une conférence de presse télévisée, Netanyahu affirme alors qu’il "ne tolérerai plus d'opposition au sein du gouvernement", mettant Israël sur la voie d'un nouveau cycle d'élections anticipées. 

La ligne dure du Premier ministre sur les colonies et un projet de loi controversé sur la nationalité mettant l'accent sur le caractère juif d'Israël plutôt que sur ses principes démocratiques ont provoqué des divisions au sein de la coalition. Pour Yaïr Lapid, l'augmentation des dépenses liées aux colonies était difficile à accepter alors qu'il était contraint de mettre en œuvre des mesures d'austérité. Pour Netanyahu, les compromis nécessaires pour maintenir sa coalition avaient perdu de leur attrait. Le chef du parti au pouvoir, le Likoud, voulait un gouvernement plus facile à gérer, composé de partis de droite et de partis ultra-orthodoxes, considérés comme ses partenaires naturels.   

Coalition "tout sauf Netanyahu"   

Les coalitions sont une caractéristique inévitable du système politique multipartite d'Israël et cela reste le plus grand défi de Yaïr Lapid dans un pays qui a connu un glissement vers la droite et l'effondrement du parti travailliste. Après plus de 12 ans de pouvoir de Netanyahu, de nombreux scandales de corruption et quatre élections non concluantes en deux ans seulement, de nombreux politiciens israéliens aimeraient voir disparaître le Premier ministre qui divise. 

Une position "tout sauf Netanyahu" a peut-être attiré le nationaliste pur et dur Naftali Bennett dans l'étreinte politique de Yaïr Lapid, mais d'immenses défis attendent la coalition pour le changement, prévient la correspondante de France 24 à Jérusalem Irris Makler. "Elle regroupe des partis de tout l'éventail de la politique israélienne, un parti arabe à une extrémité, des partis de gauche, des partis centristes et des partis de droite qui sont des transfuges, ou des réfugiés, de la coalition du Likoud de Netanyahu. Une fois qu'ils l'auront éliminé, il n'y aura plus grand-chose qui les reliera entre eux", explique la journaliste.  

Pendant la campagne, Yaïr Lapid a limité ses commentaires sur les questions cruciales de politique étrangère, telles que le conflit israélo-palestinien et l'accord sur le nucléaire iranien, à un minimum. Officiellement, il soutient une solution à deux États, mais il s'oppose également à la division de Jérusalem, que les Palestiniens considèrent comme leur future capitale. Comme la plupart des politiciens israéliens face à l'effondrement du processus de paix israélo-palestinien, Yaïr Lapid se concentre sur la politique intérieure. 

Annonçant sa décision d'unir ses forces à celles de son nouvel allié, Naftali Bennett a appelé à plusieurs reprises, lors de son discours du 30 mai, à l'"unité", notant : "Ce gouvernement ne sera pas contre une communauté, un groupe. Il ne sera hostile à personne". 

Cette déclaration a été largement considérée comme faisant référence à la communauté ultra-orthodoxe, qui représente entre 10 et 12 % de la population israélienne. Yaïr Lapid, pour sa part, ne s'est pas non plus attardé sur la question des ultra-orthodoxes. Contrairement à son père, qui s'attaquait à la communauté avec la pugnacité intrépide d'un survivant gauchiste de l'Holocauste, il s’est récemment montré plus conciliant dans son discours public. 

À cet égard, le fils, qui a suivi son père du journalisme à la politique, s'est éloigné des positions de son géniteur. Tommy Lapid était un homme étonnant et beaucoup plus intellectuel que son fils. Mais son fils a vécu sa propre vie et s'est taillé sa propre carrière", explique Irris Makler. "Il est maintenant peut-être sorti de l'ombre de son père". 

Article traduit de l'anglais par David Rich. 

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