JO de Tokyo : vacciner les athlètes en priorité, une épreuve controversée

À Tokyo, le 26 janvier 2021.
À Tokyo, le 26 janvier 2021. © Koji Sasahara, AP Photo

Faut-il vacciner les sportifs avant les JO de Tokyo dans six mois? Le débat fait rage. Alors que certains pays ont décidé de vacciner systématiquement leurs représentants aux Jeux, d'autres estiment que les personnes vulnérables restent prioritaires. 

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Un peu partout dans le monde, les pays se font la course pour immuniser le plus rapidement possible leur population face au Covid-19. Certains d'entre eux ont fait un choix controversé. À six mois des Jeux olympiques de Tokyo, ils ont décidé de faire vacciner en priorité une catégorie de personnes pourtant jeune et en parfaite santé : les athlètes.

La Hongrie a ainsi commencé, vendredi 29 janvier, à injecter le vaccin aux sportifs ayant le potentiel pour participer aux JO d'été de Tokyo, reportés d'un an en raison de la pandémie, ou à ceux d'hiver de Pékin, qui se dérouleront six mois plus tard. Le comité olympique hongrois a annoncé que 868 athlètes avaient été sélectionnés pour recevoir le vaccin Moderna dans le but de faciliter leur préparation pour ces compétitions et de les immuniser avant des épreuves qualificatives ou des camps d'entraînement à l'étranger.

"En tant qu'organisation avec des ambitions olympiques, nous tenions à simplifier la préparation aux qualifications pour les Jeux olympiques afin que les athlètes se présentent dans les meilleures dispositions physiques possibles, le virus laissant potentiellement des séquelles sur plusieurs mois", a expliqué le comité olympique hongrois dans un communiqué.

Un avantage sportif ?

Mais alors que certains pays peinent à obtenir des vaccins, ce traitement de faveur peut apparaître comme un avantage sportif. La Serbie, la Russie ou encore Israël ont ainsi également décidé de vacciner leurs représentants aux Jeux.

À l'inverse, les athlètes italiens sont prévenus. Ils ne bénéficieront d'aucun passe-droit dans le processus de vaccination, selon les déclarations du président du comité national olympique Giovanni Malago dans une interview à La Repubblica. "Nous savons qu'il y a de nombreux pays où les athlètes nationaux sont sur le point d'être vaccinés"a-t-il dit. "Nous ne demanderons jamais cela. Nous ne le voulons pas non plus. Une personne âgée doit être vaccinée avant un athlète d'une vingtaine d'années. Mais un sportif de haut niveau doit beaucoup se déplacer, pour des rassemblements, des compétitions… Il passe par les aéroports, les vestiaires, les lieux de compétitions, pour défendre le drapeau italien. Il revient au monde politique de décider, pas au mouvement sportif."

Le comité olympique grec souhaite également faire vacciner ses sportifs, mais après les personnes âgées et le personnel soignant. Un porte-parole a déclaré à Reuters que le comité "allait continuer à faire pression sur le gouvernement pour faire en sorte que tous les athlètes bénéficient du vaccin".

Dans quelques pays, l'attente pour se faire vacciner est plus réduite, ce qui donne un avantage certains aux sportifs, alors que dans d'autres aucune dose n'a encore été administrée. Le Danemark, par exemple, dont toute sa population devrait être vaccinée d'ici le 1er juillet, a déjà inoculé 150 athlètes et 200 membres de sa délégation. Dans le même temps, en Israël, le pays le plus en avance en matière de vaccination contre le Covid-19, dit avoir vacciné la moitié de sa délégation prévue pour Tokyo. L'ensemble de l'équipe devrait l'être d'ici à la fin mai, soit deux mois avant les JO.

Un CIO réticent

De son côté, le Comité international olympique (CIO) a clarifié sa position sur ce sujet épineux. L'instance n'est pas "en faveur de sportifs coupant la file d'attente", a estimé Thomas Bach, le président du CIO, pour qui la priorité doit rester "aux personnes vulnérables, aux soignants et aux gens qui font tourner notre société".

Le CIO "encourage" néanmoins les sportifs à se faire vacciner, une fois les doses disponibles pour un large public, et a demandé pour cela aux 206 comités olympiques nationaux de contacter leurs gouvernements.

Alors que les athlètes se battent pour ne pas trop penser à l'incertitude qui entourent la compétition, le Premier ministre japonais, Yoshihide Suga, a réaffirmé, fin janvier, son intention de les tenir cet été. "Je suis déterminé" à accueillir des Jeux olympiques "sûrs" à Tokyo, en signe de "victoire de l'humanité sur le Covid-19", a-t-il déclaré lors d'une séance parlementaire.

Mais ses compatriotes ne sont pas du même avis. La recrudescence actuelle de la pandémie touche aussi le Japon, où l'opinion publique est désormais très majoritairement opposée à l'organisation des Jeux, préférant un nouveau report ou une annulation pure et simple, selon de récents sondages. Des élus de l'opposition au Japon ont d'ailleurs demandé le report ou l'annulation des JO.

L'Association médicale de Tokyo a quant à elle suggéré que l'événement se déroule sans spectateurs. Les organisateurs, favorables à une présence du public, même limitée, entendent trancher dans les prochains mois sur la question.

En France, le président du comité national olympique, Denis Masseglia, a lui aussi estimé que les athlètes devaient attendre leur tour. "Pas question que les athlètes soient prioritaires par rapport à d'autres catégories de population, mais d'ici aux Jeux, on peut penser qu'il y aura possibilité de les faire vacciner sans que ça ne pénalise d'autres personnes", a-t-il toutefois espéré.

Ce dilemme ne questionne pas seulement les instances, mais aussi les premiers concernés, les athlètes. "Moi, ça me pose un problème éthique, je n'ai pas la sensation en tant qu'athlète d'être une personne vulnérable, et du coup, pas du tout l'impression qu'on doit être prioritaire, car c'est bien ça la question posée", soulignait ainsi auprès de l'AFP Astrid Guyart, escrimeuse et membre de la commission des athlètes de haut niveau du Comité national olympique et sportif français (CNOSF).

"Je suis partagée", reconnaît également Mélina Robert-Michon, vice-championne olympique à Rio au lancer de disque. "C'est l'occasion de montrer qu'il y a vraiment l'intention d'organiser les Jeux et ce qu'il est possible de mettre en place pour que cela se fasse. Mais est-ce qu'il y aura assez de vaccins ? Comment prioriser des athlètes par rapport à des personnes plus vulnérables ?".

Face à ces réticences, Denis Masseglia a tenu à rappeler que "pour celles et ceux qui ne souhaiteront pas se faire vacciner, il faut savoir que les précautions de participation seront extrêmement difficiles", évoquant pour les non-vaccinés un "chemin compliqué". En d'autres termes, ces derniers pourraient subir, une fois sur le sol nippon, "une forme de quarantaine, une quinzaine […] où il faudra faire une batterie de tests", a prévenu Denis Masseglia.

"Nous voulons les protéger"

Avec un âge moyen de 27 ans et une excellente condition physique par définition, les Olympiens sont normalement considérés à faible risque face au Covid-19 et ne devraient recevoir un vaccin que parmi les derniers. Néanmoins, le comité olympique belge a lui aussi demandé 400 à 500 vaccinations pour ses sportifs et sa délégation.

Le docteur Johan Bellemans, médecin chef du comité olympique belge, lui-même ancien olympien, concède ne pas vouloir "que nos athlètes aient un désavantage compétitif". Mais selon lui, l'argument médical est le plus important. "De nombreux athlètes ont été infectés lors de la deuxième vague. Notre taux de contamination est désormais de 22 %, ce qui est beaucoup plus fort que dans la population normale", a-t-il décrit lors d'une interview à Sporza spots.

"Par ailleurs, selon une étude, une anomalie du muscle cardiaque peut être observée dans 60 % de la population jeune et active, trois ou six mois après l'infection", a-t-il également expliqué. "Certains athlètes ont eu des complications cardiaques. Quand vous vous entraînez intensément avec ce genre d'inflammation, cela peut devenir très dangereux. Nous voulons les protéger."

Du 23 juillet au 8 août 2021, plus de 11 000 sportifs sont attendus à Tokyo pour participer aux Jeux olympiques.

>> Traduit de l'anglais par Stéphanie Trouillard. Pour lire l'article de France24.com dans sa version originale, cliquez ici

 

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